Saint-Ex, un humaniste?

Conférence de Thomas De Koninck

Date et lieu

jeudi 8 juillet 2004Cannes

Or il me semble que ce qu’a fait entre autres Saint-Exupéry, c’est précisément de remplir le mot «humanisme». Ce que résume du reste avec bonheur la phrase suivante, dans Citadelle encore : «(…) Il convient en permanence de tenir réveillé en l’homme ce qui est grand et de le convertir à sa propre grandeur» (Citadelle, p. 580-581; 552.)

Extrait(s)

Saint-Exupéry suggère ainsi que le regard de l’enfant pressent déjà le visage plus profond de la réalité. Il ne dit pas que son regard se porte vers une autre réalité, dans une autre direction. C’est bien au contraire de ce monde-ci qu’il s’agit pour commencer, de celui que nous voyons de nos yeux et pouvons toucher de nos mains. Même l’immédiat que nous avons sous les yeux devient vite transparent pour les yeux qui savent interroger. Les choses perdent alors l’aspect banal ou évident que leur prête malheureusement la familiarité, ce que Baudelaire appelle à juste titre «le très grand vice» de la banalité (Salon de 1859, IV). «Il est tout à fait d’un philosophe, ce sentiment : s’étonner. La philosophie n’a point d’autre origine (archê)», écrivait Platon dans le Théétète (155 d), énonçant ainsi pour la première fois ce qui deviendra un lieu commun. La tradition authentique ne fut jamais la transmission d’un savoir tout fait, mais bien celle de l’étonnement fondateur dont les anciens Grecs fournissent dans l’histoire l’exemple inégalé: «Vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants: un Grec n’est jamais vieux! (…) Vous êtes tous jeunes par l’âme», déclare le prêtre égyptien du Timée de Platon (1).
[…]
«Et ma méditation me paraissait plus importante que la nourriture ou la conquête. Car je m’étais nourri pour vivre, j’avais vécu pour conquérir, et j’avais conquis pour revenir et méditer et me sentir le coeur plus vaste dans le repos de mon silence. Voilà, disais-je, la vérité de l’homme. Il n’existe que par son âme. À la tête de ma cité j’installerai des poètes et des prêtres. Et ils feront s’épanouir le coeur des hommes» (2).

Il y a un autre aspect de la quête de sens qu’on ne saurait trop marquer et qui a un rapport direct au temps. Celles et ceux qui s’étonnent véritablement partent pour un long voyage, puisqu’ils persistent à chercher. La littérature depuis l’Odyssée d’Homère est remplie de figures humaines symboliques en quête de ce qu’elles ne possèdent pas encore. De plus, l’émerveillement est source de joie, la joie de celles ou de ceux qui s’étonnent étant le commencement de quelque chose, l’éveil d’une âme alerte devant l’inconnu. «Manquer la joie, c’est tout manquer» répétait William James citant R. L. Stevenson. L’étonnement, en un mot, révèle une espérance. Sa structure même est celle de l’espérance, caractéristique du philosophe, mais aussi de l’existence humaine elle-même. Nous humains sommes essentiellement viatores : voyageurs, pèlerins, «en route», il ne nous semble jamais être encore là, parvenus au terme. «Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre», disait Pascal. Seuls peuvent éprouver l’émerveillement ceux qui pressentent qu’ils ne savent pas encore. Nous voyageons ainsi sur une route sans fin. Le paradoxe est à la fois le caractère profondément humain de cette quête et qu’elle puisse rendre la vie digne à ce point d’être vécue (3).

(1) Cf. Platon, Timée, 22 b; sur l’étonnement, outre le Théétète, 155 d, voir Aristote, Métaphysique, A, 2, 982 b 12 sq.; Martin Heidegger, Qu’est-ce que la philosophie?, trad. K. Axelos et J. Beaufret, Paris, Gallimard, 1957, p. 42 sq..

(2) Citadelle, op. cit., p. 582.

(3) William James, «On a Certain Blindness in Human Beings», in Talks to Teachers on Psychology and to Students on Some of Life’s Ideals, New York, Dover Publications, 1962, p. 118; Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, 172 ; éd. Lafuma, 47.